L’élevage « passion »


Une collègue éleveuse une fois m’a avoué qu’elle avait commencé à élever des chiens pour s’affirmer au sein de sa communauté et obtenir sa dose de reconnaissance sociale…

bon, j’ai souri poliment pendant que je me roulais par terre de rire à l’intérieur (je fais ça très bien, le fruit d’une très longue pratique commencée dès mon plus jeune âge face à mes parents, particulièrement étranges).

Pour ma part, si la reconnaissance de mes pairs avait été ma principale préoccupation (ou même une préoccupation tout court), j’aurais éventuellement considéré une activité un brin lucrative (notre société étant ce qu’elle est) ou un acte de courage à la Mère Theresa ou, encore mieux, un défi sportif? On a bien vu l’enthousiasme délirant qu’ont déclenché la montgolfière de l’un et le bateau sponsorisé UBS de l’autre… ça, ça plaît aux gens (bien plus que Mère Theresa d’ailleurs, la pauvre).

Mais, élever des chiens… quelle curieuse idée.

D’abord, personne n’y comprend quoi que ce soit et 100% de vos interlocuteurs non éleveurs (les gens normaux quoi) sous estiment très lourdement ce que vous faites de votre temps, surtout si vous avez le malheur de le faire avec conscience. Ils s’imaginent de Monsieur et Madame Chien font gentiment leur truc pendant votre propre sieste ou que vous pianotez sur votre ordinateur et, ensuite, vous n’avez plus qu’à vendre les bébés à prix d’or… (un prix d’or que personne ne comprend non plus, évidemment et pour cause !).

La simple exposition canine échappe à toute compréhension par les non-initiés et suscite généralement l’hilarité des mêmes et puis, avouons-le, tout ça reste passablement futile et ne va pas changer la marche du monde… (alors que l’UBS a des chances, elle, d’y contribuer pour quelque chose, même et surtout si c’est pour le pire).

Dans le meilleur des cas l’éleveur (et son pendant féminin encore plus répandu d’ailleurs) est un être humain passionné, parfois passionnant (c’est plus rare mais ça existe), qui vit dans son petit monde parallèle plein de rêves de chiens parfaits, primés, en bonne santé, beaux, intelligents, performants, sains (à choisir selon l’éleveur) ou même tout ça à la fois et qui peut s’enflammer à imaginer un mariage entre chiens… Il sait dire qu’un chiot n’est pas beau tout en lui fournissant les mêmes identiques soins, attention et responsabilité qu’au futur champion – parce qu’il sait – et dit – que le champion est l’exception et sûrement pas la règle. Il sait conseiller son acheteur sur le caractère de ses chiots – non pas via des tests foireux et démodés (voir le test de Campbell) mais parce que ses décennies d’expérience lui font pressentir le timoré et l’extraverti au sein de sa portée. Surtout, il sait dire parfois « je n’en sais rien ».

Généralement assez fauché (voir carrément pauvre), ses tapis et ses meubles (quand il en a encore) sont méchamment rongés (il s’en fout d’ailleurs et ne le voit même pas). Par contre les possessions des chiens (couchages, sellerie) sont au moins confortables et en bon état, voir luxueux parfois (alors que lui/elle est habillé de bric et de broc). Il est généralement décoiffé ou coiffé à la va-comme-je-te-pousse alors que ses chiens sont magnifiquement toilettés, voir papillotés et huilés à prix d’or et il surveille leur système pileux avec la plus grande attention et un souci qui frôle l’obsession. Il ne recule devant rien (importation d’un chien du bout du monde, saillie à 3000 kilomètres de son chez lui, exposition de l’autre côté du globe, quitte à ne manger que des patates pendant le reste de l’année), aime ses chiens à la folie et les connaît parfaitement, se révèle assez bougon à l’emploi car il communique difficilement avec ses congénères mais sera toujours là si quelque chose ne tourne pas rond une fois le chiot vendu…Il sait reconnaître un « bon maître » quand il en voit un et si vous le regarderez toujours avec une certaine perplexité, il sera votre interlocuteur pour la durée de la vie du chien et se fichera royalement de vous culpabiliser dès lors que « son » chien est sain et sauf.

Bref, même si considéré comme décidément excentrique par sa famille et tout son entourage social (souvent restreint), il est non seulement sincère mais éminemment sympathique dans sa passion… et, la reconnaissance sociale, est le dernier de ses soucis.

Tant mieux car, au bout du compte, la société voit une personne sans un rond, dont l’intérieur modeste tombe en ruine, la coiffure laisse à désir, la voiture pue sérieusement (et ne vaut plus rien à la revente) et le tapis, même si autrefois Persan, exhale une vague odeur de pipi de chien, en d’autres termes : elle ne voit rien du tout.

A absolument ne pas confondre avec celui dont la passion se rapporte avant tout (et bien avant le chien) à soi-même : même si aucune espèce de formation n’est demandée pour devenir « éleveur » (autant le savoir) – dès que votre petit nom d’affixe est enregistré, vous voilà auréolé à très bon compte d’une aura de savoir qui n’existe tout simplement pas (ou qui, en tous cas, ne va absolument pas « de soi« )… et donc doté d’un ascendant indéniable sur les futurs acheteurs (« mon éleveur a dit »… phrase consacrée même si on entend les pires sottises souvent) – le petfood ne s’y trompe pas inondant les éleveurs de leurs échantillons gratuits et cadeaux en bonus – si l’éleveur dit que telle croquette est la meilleure, l’acheteur généralement s’y tient (et hop, un client fidélisé).

Le personnage en question a depuis longtemps compris que le concept de « passion » est porteur et racoleur (et, donc, vendeur), encore mieux si rattaché à l’éternel « familial ». Le tableau idyllique est complet : l’acheteur est pris dans le filet redoutable du sentimentalisme et de la sensiblerie (à ne surtout pas confondre avec les sentiments et la sensibilité – pas pareil) et vous tient en otage.

Dernier en date (car trop de passion tue la passion, les plus malins l’ont compris) : l’élevage « éthique ». Sauf que les limites de cette éthique (opportunément élastique) sont évidemment définies par l’éleveur lui-même, ce qui est fort pratique, avouons-le. Quand ce personnage éthique vous fourgue un chiot qui ne correspond absolument pas à ce que vous êtes en droit d’attendre  (à savoir un chiot sain physiquement et mentalement), se met immédiatement en marche le processus culpabilisant à souhait qui vous impose « d’aimer votre chien n’importe comment » et fait de vous un être sans cœur ni scrupules si vous osez émettre la moindre réflexion. Certes, mais – justement – vous l’avez acheté (généralement fort cher) ce chien pas n’importe comment et vous avez signé un contrat dans ce sens…  Trouver en face de soi pour le moins un interlocuteur honnête (alors que vous apprendrez l’année suivante que la mère chien qui a mis au monde votre chiot présentant un problème génétique sérieux a refait une « belle portée » dans la foulée, ce qui veut tout dire) – serait apprécié – une remise en question bienvenue.

Comment faire la différence entre ces deux personnages? Ne comptez pas sur les pedigree et autres fédérations très officielles (ou pas) : aucune loi, règle ou règlement ne suffira jamais à faire d’un marchand de chien un éleveur véritablement concerné et responsable (même si, évidemment, certaines structures canines parlent d’elles-mêmes).

Si on vous parle de tests de santé – demandez à les voir – l’éleveur sérieux sera ravi de les produire – demandez si ce sont des tests ADN (qui certifient donc de l’indemnité génétique du chien reproducteur et non pas de sa santé au moment du test)… Ces tests génétiques n’existent évidemment pas pour toutes les maladies et dans toutes les races, ne rêvons pas mais, s’ils existent, on doit s’en servir.

Demandez à voir son cheptel – ses reproducteurs dans leur globalité : sont-ils bien tenus, cordiaux, sympathiques? ou, au contraire, timorés, inhibés et peu sociables? sont-ils en bonne santé générale?

Demandez ce qu’il fait – précisément – pour socialiser les chiots, comment il le fait et à quel âge?

Regardez si vous trouvez des chiots de son élevage dans votre entourage et s’ils sont en bonne santé physique et mentale. Préoccupez-vous moins de ses prix en exposition canine (ce ne sont que des concours de simple « beauté » – donc morphologie) que de la longévité et vitalité de ses chiens présents à l’élevage.

et n’oubliez pas votre pote Google… :)